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2024-04-20 Frédéric Bouchard

Les terres du silence : entretien avec Julien Elie

Cinq ans après Soleils noirs, le documentariste Julien Elie expose un réseau corrompu de dépossession territoriale semant la terreur au Mexique. Bienvenue dans La Garde blanche.

Dans son troisième long métrage documentaire, le cinéaste trace les contours d’un régime de silence et de violence mis en place par des entreprises transnationales, de concert avec le gouvernement mexicain et le crime organisé, afin d’exproprier les terres et d’exploiter les ressources. Mines, parcs éoliens et barrages hydroélectriques surgissent au milieu des paysages mexicains, détruisant des villages entiers.

À leurs risques et périls, des dissidents dénoncent ce nouveau colonialisme. La prise de parole a toutefois un lourd prix à payer. Rencontre avec le réalisateur à l’occasion de la sortie du film au Québec le 26 avril.

Après Soleils noirs, qui s’attardait au phénomène de la violence au Mexique, pourquoi s’intéresser de nouveau à ce pays au sud des États-Unis ?

J'ai le sentiment que c'est mon deuxième chez moi. En plus de grandes amitiés, j’ai développé un intérêt pour l'histoire de ce pays, sa diversité culturelle, sa cuisine, la mer, les montagnes. Le pays possède une diversité géographique qui me fascine. Il y a une grande tradition picturale de peintres et de photographes qui m'a toujours attiré. La Garde blanche est vraiment né durant le tournage de Soleils noirs.

De quelle manière plus exactement ?

J’ai constaté à plusieurs reprises, à force de voyager dans des zones de non-droit, où il n’y a carrément pas d’État et plus de population civile, qu'il y avait des industries qui fonctionnaient à plein régime. Je me suis interrogé sur le fait que les endroits les plus dangereux au Mexique sont les plus riches en ressources naturelles. Dans Soleils noirs, je ne voulais pas donner de réponses quant à ce qui se passait à travers le pays. La Garde blanche montre la collusion entre le crime organisé, l'entreprise privée et le gouvernement.

Est-ce que Roberto de la Rossa a été une porte d’entrée vers le sujet de la dépossession ?

Oui, Roberto est le premier personnage dont j’ai pris connaissance. Mais comme sur Soleils noirs, j’ai été fortement inspiré par les travaux et les enquêtes de journalistes, d’universitaires, de chercheurs, de militants et de militantes. J’aime prendre le plus de temps possible afin d’entrer en contact avec les gens et établir le lien de confiance, même si j’investis des endroits reculés et très dangereux.

Dans le film, il n’y a aucune violence contextualisée ou graphique. Comment en témoigner sans jamais la montrer ?

La Garde blanche est un film particulièrement immersif. J’ai voulu faire un film où le personnage principal est le territoire. On a donc donné toute la place aux paysages et aux montagnes. C’est une façon de montrer toute la beauté du Mexique, mais on sent aussi une tension. Je voulais qu’on devine cette violence. Somme toute, c’est un film peu bavard, qui joue beaucoup avec les silences et les regards.

Comme dans Soleil noirs, on sent l’importance du cinéma dans votre démarche documentaire. Comment cela se conjugue-t-il dans votre pratique ?

J’évite par tous les moyens de faire de la mise en scène. Toutefois, j’investis beaucoup de temps pour aller sur les lieux en préparation. Je prends plusieurs photos et un ami à moi a conçu un scénarimage (storyboard). Ces dessins sont très utiles pour travailler plus tard. [...] De cette manière, j’ai l’impression que j’arrive à convaincre les gens plus que par le discours. Et c’est très naturel chez moi. Avec Ernesto Pardo [l’un des deux directeurs photos], et Sylvain Bellemare à la conception sonore, c’est un travail qu’on amorce très tôt, voire des années à l’avance.

On découvre dans La Garde blanche que des entreprises canadiennes participent au système de silence et de terreur que vous décrivez.

Une grande majorité du sous-sol au Mexique appartient à des minières canadiennes. C’est aberrant. Je pense qu’on exporte des formes de colonialisme. Le Canada est un pays qui a fait toute sa richesse de l'extractivisme. [...] Je crois que le film est complètement universel. Il y a eu des histoires similaires partout à travers le monde. La différence est que le Mexique n’est pas du tout un état de droit. Il l’est dans sa structure fédérale. Des élections tout à fait légales ont lieu et il y a une presse libre, mais il y a plein de zones de non-droit. La distinction est là.

Le tournage a-t-il présenté certains dangers ?

On a tourné dans une quinzaine d’états à travers le Mexique. Par exemple, on a choisi d’aller filmer dans un village d’à peu près 300 habitants situé dans l'État d’Oaxaca. On venait d’y tuer quatre personnes. Mingo, l’un des premiers personnages du film qu’on aperçoit dans le village a été assassiné quelques mois après le tournage. On ne peut pas dire que c’est nous qui l’avons mis en danger, mais ça démontre comment ces gens sont constamment exposés.

Comment réussit-on à les convaincre de briser le silence ?

Les gens acceptent assez rapidement, comme Roberto. Il n’a peur de rien. C'est un héros moderne, une figure de résistance. Il a son affiche d’Emiliano Zapata dans sa cuisine. Il se reconnaît dans les révolutionnaires mexicains. Dans le village d’Oaxaca, ce fut un long travail. Tous se demandaient si ça valait la peine de parler, alors on a collaboré avec des associations locales. La Garde blanche représente deux ans d’appels téléphoniques, de courriels et de préparation.

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